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    Musicothérapie et autisme (suite et fin)

    Voici quelques notions importantes dans l'intervention humaniste en musicothérapie :

    a) Mécanismes régulateurs ou zone de confort

    Si l'on reprend l'exemple précédant, l'identité musicale de Sylvain s'inscrit dans un chuchotement sonore pour établir la relation. Le « soi », nommé « self » par Rogers (1968), est l'élément central de l'expérience subjective du patient. Il est un mécanisme régulateur du comportement et se transforme tout au long de la thérapie. Lorsque l'on travaille avec une clientèle d'autistes, les mécanismes régulateurs doivent être rapidement identifiés afin de permettre au client d'y avoir recours au besoin afin de s' « autoréguler ». Autrement dit, on doit laisser le patient avoir accès à sa zone de confort. Cette zone n'est pas nécessairement absente de toute implication active. Elle ne correspond pas nécessairement à l'inaction mais peut faire partie intégrante du jeu musical et plus particulièrement de l'improvisation musicale. Elle n'exclut pas la relation. Cette zone de confort varie selon le contexte. Pour Sylvain, elle se situe dans la répétition incessante d'extraits de chansons lorsqu'il veut se couper des stimulations du monde environnant, ou dans un léger filet sonore lorsqu'il désir établir une relation privilégiée. L'intensité des sons qu'il emploie informe précisément son interlocuteur de sa disponibilité relationnelle; elle est un paramètre important de son identité musicale (l'être musical) et du message qu'il envoie. Le thérapeute utilise les paramètres musicaux (timbre, intensité, pulsation, etc.) initiés par le patient pour situer la zone de confort.

    Comme on le voit dans l'exemple précédent, Sylvain démontre des symptômes d'hypersensibilité auditive. De lui-même, il sélectionne un instrument et dicte à son interlocuteur son seuil de tolérance par la façon dont il joue l'instrument. Il exprime ainsi ses limites physiques mais aussi relationnelles. « J'accepte ta présence dans un son doux, aigu et dans l'imitation ».  Graduellement, sa tolérance aux sons se développe et l'imitation laisse place à d'autres modes d'intervention tels refléter, incorporer, intensifier, soutenir ou distinguer comme le proposent les techniques d'improvisation établies par Kenneth Bruscia (Bruscia, 1987).

    b) Capacité à faire des choix essentiels dans le processus d'autonomie

    Selon Rogers (1968), le « self » ne dirige pas la conduite de l'individu à son insu comme pourrait le faire le surmoi chez Freud. Il (self) sélectionne plutôt l'expérience qui s'accorde avec l'image de soi et l'amène à la conscience. En musicothérapie, le patient pourra se diriger vers un instrument plutôt qu'un autre selon son besoin présent et ce qu'il veut exprimer. L'étude empirique du seifest alimentée à l'aide de différentes techniques, telle le Q-sort élaboré en 1953 par Stephenson, où il demande au sujet de classifier une série de propositions ou d'adjectifs pouvant le concerner. Cette démarche est comparable à notre façon de faire lorsque nous laissons libre cours au choix d'instruments, d'activités, ou à la façon de jouer de la personne qui est en thérapie et en lui permettant de créer des associations possibles en lien avec ses propres choix, ses propres schèmes de référence. Selon nos observations, plus la personne a la capacité de se mouvoir dans un cadre plus large et plus libre, plus elle est en mesure de se développer dans un processus autonome. Elle prend donc en charge implicitement son propre développement et le thérapeute est là pour la soutenir, l'accompagner.

    c) Motivation

    Lorsqu'un enfant a des difficultés langagières, il peut être amené graduellement lorsqu'il est amené à chanter au micro ou à travailler le parler rythmé, surtout s'il est réfractaire à l'expression vocale en général. Toutefois, petit à petit, le besoin fondamental ressort généralement de lui-même quand l'enfant est mûr pour le travailler dans le cadre du processus thérapeutique. C'est à ce moment que la notion de motivation entre en jeu et devient le moteur de croissance. Elle se manifestera par les nouveaux choix de l'enfant qui ira par exemple de lui-même vers le micro ou vers la composition de chansons. A l'inverse, si on impose à l'enfant un travail vocal ardu, on peut perdre la motivation spontanée essentielle à l'assimilation de nouvelles connaissances.

    d) Tendance « actualisante » (ici et maintenant)

    La notion de tendance « actualisante » est à la base de la conception de Rogers (1968). Elle englobe la notion de motivation par des manifestations d'expansion et de croissance de l'individu. Lorsqu'il y a accord entre le « self » et l'expérience réalisée, l'individu fonctionne de façon optimale et se trouve dans un certain état d'authenticité et d'harmonie. Il est donc disposé à expérimenter et à s'ouvrir à d'autres horizons. En musicothérapie, on observe que lorsqu'il y a congruence entre le jeu musical et le client, il y a une croissance possible dans le processus thérapeutique. A l'inverse, lorsque le patient est dans un état d' «  incongruence », cela engendre de l'anxiété, de la tension et des mesures de défense. Nous pouvons observer cet état de congruence par une respiration et une position du corps en lien avec le message exprimé.

    Il est essentiel ici de reprendre cet élément et de mettre en lumière l'importance de la notion de motivation. Qu'est ce qui fait qu'un individu adhère ou non à une démarche thérapeutique ? Le libre choix est fondamental dans le processus thérapeutique, car il suggère un affect implicite. Fonctionner avec !' « ici et maintenant » permet une meilleure prise de contrôle de soi dans l'engagement thérapeutique. Il semble que parfois le thérapeute dirige davantage qu'il accompagne. Respectons -nous adéquatement le rythme du processus thérapeutique de nos patients? Chaque individu arrive en thérapie avec son matériel brut. Par le jeu musical, l'individu exprime une dynamique, une attitude, une façon d'être en relation qui lui est propre et c'est à partir de ce matériel que l'on peut greffer de nouvelles notions nécessaires à son développement. De plus, si l'on se réfère à Boris Cyrulnik (1995), dans son livre « La naissance du sens », on remarque l'importance de la motivation dans le développement global de l'enfant et que cette motivation passe par l'affectivité et le lien d'attachement. Autrement dit, pour actualiser le potentiel d'une personne, nous devrions lui permettre de faire ses propres choix qui sont en harmonie avec ses perceptions personnelles et par le fait même, la motivation de l'individu s'enclenche dans un désir de découvrir ou d'exprimer une émotion dans une relation affective. Si on résume la pensée de Cyrulnik à cet égard, l'enfant apprendra à marcher s'il est motivé à le faire et cette motivation vient en majeure partie du lien d'attachement qu'il a développé avec une personne significative. Donc, en musicothérapie, une personne se développera davantage si nous établissons un lien de confiance où l'expression des émotions est possible afin d'enrichir le lien affectif inscrit dans le moteur de motivation de l'individu.

    Après avoir suivi un autre jeune autiste pendant quelques années, j'ai réalisé à quel point la reconnaissance de soi passait par la performance. Il avait des qualités de musicien exceptionnelles. Il pouvait répéter et imiter des séquences rythmiques et mélodiques complexes à la perfection. Il acquit rapidement un vocabulaire musical élaboré. Toutefois, sa créativité était très peu développée. L'objectif de différenciation est devenu le point central de mon travail. Afin de développer l'identité, le « self » ou « être musical » du jeune homme, j’ai passé plusieurs séances sur la notion de différenciation : « pareil /différent ». La compréhension de base à partir d'exercices de tour de rôle aux claves, pour ensuite le transférer à d'autres instruments, a été notre point de départ et a contribué à l'expansion de sa personnalité par la créativité. Petit à petit, sa posture a changé, le contact visuel s'est amélioré et un humour spontané a émergé. Il s'est mis à changer la chanson d'accueil en y ajoutant des phrases types et à trouver ça drôle. Il a aussi transformé la chanson d'au revoir en créant un lien avec la chanson « Au revoir » de Gilbert Bécaud, chanteur français, et en ramenant des événements de sa vie quotidienne dans la chanson. Il a ajouté certains petits contacts physiques « chatouilles » pour taquiner lors de la chanson d'accueil.

    e) Rejet du diagnostic (suppression ou atténuation de la dichotomie entre maladie et santé)

    De plus, ce qui peut nous étonner dans la conception « rogerienne », c'est le rejet du diagnostic (classifications courantes). Rogers ne différencie pas les différents troubles de la conduite et les aborde tous de la même façon. En musicothérapie, la ligne directrice est aussi généralement la même dans l'intervention, peu importe la clientèle. C'est la créativité ou l'expression de la personne qui oriente la thérapie. De là ressortent les besoins prédominants (objectifs) de l'individu ainsi que les stratégies d'intervention (moyens) et non un canevas d'intervention préétabli à partir du diagnostic.

    Par exemple, si j'ai devant moi un adolescent qui ne parle pas mais qui émet des sons vocaux et se déplace constamment dans un cadre rythmique très précis, qui s'arrête et s'occupe à des stéréotypies aussi très rythmées, je ne l'oblige pas à s'asseoir. Je récupère tranquillement son tempo de marche ainsi que les séquences rythmiques de ses stéréotypies et je les mets en musique. D'une part, j'essaie de créer un contact sonore en validant son expression personnelle, pour ensuite développer une relation sonore à partir du mode d'expression spontané de mon patient. Cet exemple démontre l'importance du non verbal de la thérapie. C'est l'expression sonore qui est la base de notre matériel. Pour avoir travaillé avec différents patients (santé mentale, déficience intellectuelle, gériatrie, enfants en difficultés d'apprentissage), ce que je retiens de plus fondamental, c'est à quel point chaque individu est unique et porteur d'une expression sonore qui lui est propre. Peu importe le diagnostic, les aspects relationnel et affectif priment si l'on veut influencer le développement de chacun vers une plus grande autonomie.

    Conclusion

    Il apparaît que l'individu détient une identité qui lui est propre et que cette identité s'exprime librement dans un cadre favorisant l'initiative. En musicothérapie, on appellera cette entité « l'être musical ». Rogers stipule que l'individu actualise son plein potentiel en assumant ses choix, lesquels lui permettront dans un premier temps d'amener ses besoins à sa conscience, afin ensuite d'élaborer des stratégies pour y répondre en expérimentant et en mettant en lumière ses perceptions du moment. Le rythme du processus thérapeutique est propre à chacun. Cette entité nommée « self » se transforme au fur et à mesure que la thérapie évolue. Elle régule le comportement si les choix qu'elle fait sont congruente avec l'image de soi amenée à la conscience par l'expérimentation. Mais pour que l'individu vive une expérience positive, il faut qu'il soit motivé et cette motivation est généralement alimentée par le désir d'être en relation, d'établir un lien affectif et significatif. En musicothérapie, l'individu est considéré comme un être unique avec un bagage culturel et une expérience de vie personnelle qu'il exprimera en thérapie par son propre langage et sa créativité personnelle. La créativité ou le matériel brut, « l'être musical », orientera le processus thérapeutique. Soyons donc vigilants de ne pas intervenir dans un but de conformité, de performance ou d'intégration sociale au détriment des besoins d'expression libre et de conscience de soi dans le rythme d'un processus personnel vers la formation de l'identité et de l'autonomie individuelle.

     

     

     

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